TRIBUNE : Le bureau doit rester un lieu d’émotion
homme à la fenetre

TRIBUNE : Le bureau doit rester un lieu d’émotion

A quoi va servir le bureau dorénavant ? Cette question inédite chamboule le monde du travail post-confinement. Le télétravail, testé par 1 salarié sur 4 et 4 Franciliens sur 10 pendant la crise sanitaire, a suscité des envies nouvelles : d’autonomie, de liberté et de travail hybride – un peu à la maison, un peu au bureau. Mais comment être collectif dans des bureaux devenus lieux de passage ? Je partage ici des convictions qui me tiennent à cœur sur ce qui ‘’fait’’ l'entreprise et qu’il ne faudrait perdre à aucun prix.test

21 juillet 2020

De Laurent Da Silva

Le bureau à la papa a vécu

Et si le télétravail, plutôt que de signer la fin du bureau comme on nous le prédit, signait plutôt la fin du bureau à la papa ? Pas seulement de la bonne vieille entreprise cloisonnée, mais aussi de l’open space tant décrié. C’est qu’évidemment, entre le confort d’un foyer et le brouhaha d’un espace de travail anonyme, le choix du salarié est vite fait. Selon l’étude que l’Association nationale des DRH (ANDRH) a réalisée avec le Boston Consulting Group (BCG), 85 % des membres de cette association considèrent souhaitable la généralisation du télétravail, en moyenne deux jours par semaine. Pourquoi cette position ? D’abord parce que, pour 93 % d’entre eux, le télétravail répond aux attentes des salariés. Ensuite – et c’est aussi un argument avancé par nombre de télétravailleurs adeptes du home office –, parce que la productivité s’en trouve améliorée.

Ce que le distanciel empêche…

Mais de quelle productivité parle-t-on ? Certes, pour achever un dossier bien avancé, gérer ses notes de frais ou le planning de congé de ses équipes, le calme d’un canapé, ou de sa cuisine, est l’endroit rêvé. Ce type d’activités, finalement routinières, profite indubitablement du télétravail. Mais le reste ? Tout ce qui constitue la part la plus importante du travail ne souffre-t-elle pas si elle est pratiquée à la maison, en ‘distanciel’ comme on dit ? Quid de l’innovation, de l’émulation ou encore de l’émotion collective ?

  • Une idée de nouveau business surgie d’un échange impromptu entre collègues dans un ascenseur …
  • L’envie retrouvée de décrocher son téléphone après avoir entendu des collègues appeler leurs clients …
  • Soudain des rires en provenance de la cafétéria, suivi d’applaudissements…

… ce que le présentiel permet

Chaque entreprise porte dans son ADN un code unique qui fait la chimie de la vie qui y règne. Evidemment, il n’est pas un terme de la novlangue entrepreneuriale plus galvaudé que celui d’ADN. Mais cette image de patrimoine génétique résume parfaitement ce qui fait de l’entreprise un lieu singulier et tout ce qui pourrait disparaître si les êtres vivants qui la peuplent s’y faisaient plus rares avec le télétravail généralisé. La créativité qui permet l’innovation, et l’émotion qui soude une équipe, ce sont des éléments que seules la présence au bureau permet, ce fameux « présentiel » bientôt aussi galvaudé que l’ADN. Car ils se nourrissent de l’impromptu, du débat, de tout ce qui ne se transmet pas au cours d’une visioconférence où chacun prend la parole à tour de rôle, où l’on ne s’interrompt pas, où l’on ne discute pas ou difficilement. L’inspiration vient des autres. Ceux que l’on croise à la sortie de la réunion, au coin d’un couloir ou de la machine à café.

L’informel du réel est irremplaçable

Ce collectif est tout aussi nécessaire pour se former et pour apprendre. Un apprentissage que l’on doit évidemment ériger en réflexe tout au long de sa carrière, mais qui s’avère indispensable lorsqu’on est jeune, ou plus tard, lors d’une prise de poste. Or, ce mentorat nécessaire des autres est impensable de chez soi. Même si les onboardings virtuels se multiplient, ils ne remplaceront jamais l’informel du réel.

Les jeunes diplômés ne s’y trompent d’ailleurs pas. Selon une récente étude de l’Essec, 74 % d’entre eux, déjà en poste, souhaitent retourner dans l’entreprise, pour, se justifient-t-ils, « socialiser avec les collègues et séparer la vie privée de la vie professionnelle ». Une séparation nécessaire et que tous les salariés, et à fortiori les commerciaux, connaissent parfaitement. Car ils savent qu’il est difficile de vendre et de convaincre depuis son canapé. Car la vente en particulier, et le travail en général, exige d’endosser un rôle et de s’intégrer dans un décor : celui du théâtre social qui nous transforme le temps d’une journée de boulot.

Le bureau est mort, vive le bureau !

Mais pour avoir envie d’aller au bureau, encore faut-il qu’il soit accueillant. Les mois qui viennent de s’écouler – entre déconfinement et retour très progressif au bureau – ont confirmé la nécessité d’un nouveau type d’espaces de travail qui motiveraient les salariés à venir. Le bureau tel qu’on le connait, et tel qu’on l’a connu, est mort, vive l’espace de travail collaboratif ! Et avec lui, ces salons et ses lieux d’échanges. A quoi ressemblera-t-il ? N’étant pas décorateur d’intérieur et encore moins designer, il est difficile de le présager. La Covid a changé les manières de l’aménager et les open space ne peuvent plus être ceux d’avant. Les Gafam ont montré la voie, parfois jusqu’à la caricature, avec leurs baby-foot, canapés et toboggans. Sans chercher à les imiter, tentons le bureau nouveau. Celui qui deviendra un espace social, un espace collaboratif où l’on aura envie de coopérer.