TRIBUNE : "Gilets jaunes : les entreprises doivent entrer dans le débat"
Gilets jaunes

TRIBUNE : "Gilets jaunes : les entreprises doivent entrer dans le débat"

L’amélioration du pouvoir d’achat ? Plus qu’une revendication, c’est l’un des déclencheurs de la crise des gilets jaunes qui se déroule depuis deux mois. Et pour le faire progresser, les manifestants apostrophent l’exécutif. Or les rémunérations, et leur hausse éventuelle, sont du seul ressort des entreprises. Sauf pour les 5,4 millions d’agents payés par l’Etat, ses collectivités locales, territoriales et les différentes structures publiques – qui ne représentent qu’un quart des salariés du pays. Pour les autres, tous les autres, très majoritairement représentés par les manifestants, l’Etat ne peut rien, ou pas grand-chose.

11 juin 2019

Par Laurent Da Silva

A CHACUN SES RESPONSABILITÉS

Or, les débats qui s’engagent ces jours-ci ne confronteront que les gilets jaunes et des représentants des pouvoirs publics. Au lieu d’être uniquement organisés dans les mairies, ces débats ne devraient-ils pas aussi l’être dans les entreprises ? Car ce problème de pouvoir d’achat doit se régler à sa source : la fiche de paie.

Certes, le gouvernement a le devoir d’agir sur ce pouvoir d’achat en baissant les prélèvements obligatoires. L’Etat doit retrouver la raison en réduisant son train de vie.Mais le reste, et notamment la question de la fiche de paie, doit se négocier entre salariés et dirigeants. Ou entre les représentants des premiers et des seconds. Or le manque de représentants légitimes côté salariés, flagrant depuis plusieurs années, est peut-être l’une des raisons qui ont aidé à la naissance de ce mouvement et qui ont poussé des milliers de nos concitoyens, et les millions d’autres qui les soutiennent, vers les ronds-points.

 

UNE CRISE DE LA REPRÉSENTATIVITÉ

Cette carence les a poussés à s’adresser à l’État plutôt qu’aux syndicats, censés relayer leurs revendications. Car ce manque de relais, et ce discrédit des syndicats, conduit au pire, pour les salariés qui ont du mal à boucler leurs fins de mois, comme pour les entreprises qui doivent gérer près de 50 000 postes en chômage technique, et un chiffre d’affaires en baisse depuis le début du mouvement.

Il faut donc réenclencher ce dialogue d’urgence. Certes, la loi Macron 2 va dans ce sens, celui d’une meilleure représentativité des salariés au sein des entreprises, notamment au travers de l’instance de représentativité unique, le CSE, qui fusionne les délégués du personnel, le comité d’entreprise et le CHSCT. Mais son entrée en vigueur ne sera pas suivie d’effets visibles avant plusieurs années.

 

POUR UNE MOBILISATION RESPONSABLE DES ENTREPRISES

Des initiatives ont été prises, notamment par les 13 entreprises cosignataires d’une tribune dans le Monde au mois de décembre. Elles proposent, outre une aide financière pour les bas salaires, une meilleure prise en charge de l’apprentissage et de la formation continue. Il faut pourtant, rapidement, et coûte que coûte, que ces treize entreprises soient suivies par de nombreuses autres, qui doivent associer les salariés plus étroitement à la vie de l’entreprise, et ce à tous les niveaux. Une manière d’éviter les malentendus, une manière de faire comprendre à tous que, notamment, les actionnaires ne sont pas des obstacles à la redistribution, mais des moyens indispensables pour financer le développement de l’entreprise.

Le dialogue doit se réinstaurer. Et il doit déboucher sur des mesures constructives, pas seulement en termes d’augmentations de salaires, mais aussi en termes de formation et d’employabilité. Une issue est possible car nombre d’entreprises vont bien. Mais si elles font la sourde oreille à ces attentes, elles risquent d’aller beaucoup moins bien. En continuant de s’enfoncer dans la crise si la société toute entière s’y enfonce. Mais aussi en rejetant en bloc des revendications légitimes. Car si leurs salariés ont du mal à boucler les fins de mois, c’est la croissance même des entreprises qui les emploient qui sera touchée. « Mes ouvriers doivent être suffisamment bien payés pour pouvoir se payer la voiture qu’ils ont fabriquée », disait Henry Ford. 100 ans plus tard, la réflexion est toujours de mise.